sort ce jour cette publication : Lyrica, Saroukh, jeunesses en exil. Usages pirates de pregabaline et politiques de l'abandon ; juste avant sur le fediverse quelqu'un fait les louanges du documentaire All the beauty and the bloodshed sur lequel j'avais versé tant de larmes quand je l'avais vu ; je me dis allez je lis le pdf de manière sérieuse sans papillonner mais je suis déjà trop émue et je m'arrête car une des enquêtrices est Pervenche Pierrillas dont le texte Не ни гонете. Ne ni gonete. On ne nous chassera pas était une de mes boussoles fortes quand je pratiquais les maraudes, cette étrange clinique de la rue. il ya avait même une page dédiée à des extraits sur mon ancien site web et je la cite dans le papier publié dans la revue outsider.
sous la douche tout à l'heure j'ai repensé à une phrase du livre Nous... la cité assemblé par Joseph Ponthus : On pleure pour la société qui est un organisme sans larmes.
quand j'ai vu l'annonce avant-hier de la sortie de cette enquête sur le Lyrica, j'ai immédiatement pensé à Mensour que j'ai accompagné comme j'ai pu, maladroitement, alors que j'avais une sciatique douloureuse et le droit à une ordonnance de Lyrica tandis que lui devait en acheter à l'unité, 5 euros le cacheton. ça lui donnait du courage
il y a sans doute de nombreuses traces dans mes vieux écrits à son propos, il était très présent à un moment donné, c'était la période au travail, avec le mal de dos en partie, où je tentais un peu de sortir de l'aller vers pour faire venir dans le bureau froid des travailleurs sociaux, où j'essayais de devenir pour de vrai psychologue et pas juste servir du café, non ce n'est pas juste, où j'essayais de pratiquer une psychothérapie plus classique que celle bricolée dans les interstices de ce travail bizarre.
je me demande ce qu'il est devenu, on s'est perdu de vue, je ne sais plus exactement comment ou pourquoi ; il y a quelques mois je l'ai aperçu et je n'ai pas osé le saluer, il était avec des membres de sa famille et ça me semblait une bonne nouvelle car il s'était isolé d'elle, une famille musulmane pratiquante, elle l'avait rejeté, lui l'alcoolique, le drogué, c'est pas haram. je n'ai pas osé car souvent je craignais être rattachée à cette période sombre d'une existence envers les personnes qui sortaient du milieu de la rue, un mauvais souvenir. c'est peut-être idiot. peut-être que d'anciennes collègues ont des nouvelles plus précises, peut-être je leur demanderai.
ce dont je me souviens, c'est quand il était dans le bureau blanc et triste, il ne venait pas, j'allais le chercher au parking, j'étais la psychologue et le taxi, pourquoi pas, et parfois il s'endormait là, en face de moi, fatigué, et je ne savais pas ce que je fabriquais ; pour me consoler du travail éreintant, j'écoutais beaucoup de rap, en fumant de la weed, ça je ne pouvais pas le partager, et je pense souvent au fait qu'il manque un mot comme en anglais où drug c'est drogue/médicament, notre langue distingue toujours la légalité de la substance, c'est dommage. ce que je pouvais partager donc, c'est le rap, ce dont je me souviens c'est que je lui avais fait écouté ce morceau, Hatik dans Fanzine qui reprend une Bouteille à la mer de Soprano :
après avoir abandonné ce travail, j'ai continué de résister à l'idée d'être une vraie psychologue, j'ai écrit dans un manuscrit que je m'étais trompée, que je ne l'étais plus, et aujourd'hui, je tente de le redevenir, ou du moins, je suis au chevet.